LE DIAGNOSTIC DES SERVICES DU TRIBUNAL DE CRETEIL :
UNE METHODOLOGIE POUR MESURER LA CHARGE DE TRAVAIL DES MAGISTRATS ET LA QUALITE DU SERVICE RENDU AU JUSTICIABLE

Depuis le début de cette année, la Loi organique relative aux lois de
finances (LOLF) s’applique à la Justice comme aux autres services de
l’Etat. Elle entraîne les juridictions dans une logique de performance,
ce qui leur impose de se fixer des objectifs et de rendre compte des
résultats obtenus.
Pour les tribunaux il convient notamment de rendre une justice de
qualité dans des délais raisonnables. Si cet objectif n’est pas
nouveau, il convient, pour le mesurer, que les juridictions soient
dotées d’outils leur permettant d’évaluer leur efficacité. Il faut donc
pouvoir comparer les résultats obtenus au regard des moyens alloués.
Les tribunaux disposent actuellement de données statistiques
d’activité (fournies par les logiciels de traitement des procédures) et
d’un outil permettant de mesurer la charge de travail des
fonctionnaires de justice. Cependant ni la charge de travail des
magistrats, ni la qualité du service rendu au justiciable ne sont
objectivement évaluées.
L’initiative du tribunal de grande instance de Créteil a consisté à
élaborer des outils permettant, au sein d’une des grandes juridictions
de la région parisienne, d’évaluer, pour l’ensemble des contentieux
traités, la charge de travail des magistrats et des fonctionnaires, et
la qualité du service rendu aux justiciables.
Ce travail, qui a pris la forme d’un diagnostic du fonctionnement
des services du tribunal, a été mené au cours du deuxième trimestre de
l’année 2005, en se fondant sur l’activité de l’année 2004. Il devait
permettre à la juridiction d’effectuer des choix d’organisation et,
dans le cadre du dialogue de gestion entrepris avec la cour d’appel et
la chancellerie, de justifier ses demandes de moyens matériels et
humains et de rendre compte des résultats obtenus.
a. La méthode suivie
Le tribunal de Créteil est compétent sur le département du Val de
Marne qui compte environ 1,2 million d’habitants. Il dispose d’un
effectif de 95 magistrats du siège, 32 magistrats du parquet et 250
fonctionnaires de justice. Il fait partie, en France, du groupe des
douze tribunaux les plus importants, hormis celui de Paris.
La méthodologie adoptée a porté sur le croisement de trois données :
l’activité juridictionnelle des services, les moyens humains mis en
œuvre pour mener cette activité, et la qualité du service rendu au
justiciable.
- l’activité quantitative des services résulte des statistiques
élaborées par les logiciels de traitement des procédures. La saisie des
dossiers de procédure, et de leurs différentes étapes, permet de
connaître automatiquement notamment le nombre des affaires inscrites au
rôle, le nombre et la durée des procédures terminées, et l’ancienneté
des affaires en cours.
- les moyens humains mis en œuvre ont nécessité, pour les
magistrats, l’élaboration d’un outil mesurant la charge de travail: une
fiche déclarative établie par chaque magistrat pour indiquer le temps
qu’il consacre à chacune de ses activités. Pour les fonctionnaires cet
outil existait déjà. Il s’agit du logiciel Outigref, élaboré il y a
plusieurs années, en mesurant le temps de traitement des procédures.
- la qualité du service rendu au justiciable est le résultat d’un
long travail d’inventaire de l’ensemble des missions procédurales qui
incombe aux magistrats et aux fonctionnaires de justice, et du
croisement de ce travail avec les conditions dans lesquelles ces
missions ont été menées, notamment au regard du respect des délais
légaux.
Ce diagnostic a livré une photographie précise et quantifiée du
fonctionnement du tribunal. Il a permis, pour chacune des activités du
tribunal, de mesurer le temps de travail qui y a été consacré (l’unité
est désormais l’équivalent temps plein de magistrat et de fonctionnaire
- ETP) et de connaître la répartition des moyens humains entre les
grands secteurs d’activité. C’est ainsi qu’il a été possible de savoir
que 65% du temps de travail des magistrats de Créteil est consacré aux
activités pénales et 30% aux activités civiles (siège et parquet
confondus).
b. les résultats apportés par ce travail de diagnostic

Lors de la création du tribunal de Créteil, il y aura bientôt trente
ans, les moyens alloués à la juridiction lui ont permis d’assurer un
traitement rapide et de bonne qualité des procédures civiles et
pénales. Au fil du temps et des réformes législatives, les missions
juridictionnelles ont augmenté, notamment en matière pénale. Si le
nombre des magistrats a marqué une hausse sensible, il n’en a pas été
de même pour l’effectif des fonctionnaires.
Il a donc été nécessaire de transférer des effectifs de
fonctionnaires des chambres civiles vers les services pénaux
nouvellement créés pour permettre à la juridiction de mener à bien ses
missions. Ce mouvement entrepris en fonction des nécessités
conjoncturelles, s’est parfois fait au détriment de la qualité du
service rendu.
Le diagnostic entrepris a permis de connaître avec précision les
moyens humains alloués à chacune des activités du tribunal, notamment
pour des services assurés par des magistrats affectés à plusieurs
chambres. Il a permis de déterminer le nombre de décisions civiles ou
pénales rendues par magistrat et par fonctionnaire, tout en appréciant
le niveau de la qualité du service rendu.
Il constitue donc un instrument de pilotage du tribunal permettant
de procéder à des choix raisonnés dans l’affectation des moyens humains.
c. le prolongement de ce travail de diagnostic
Les travaux entrepris à l’occasion de ce diagnostic doivent cependant être prolongés dans trois directions.
1- Il convient dans un premier temps d’expérimenter la méthodologie
mise en place dans d’autres juridictions pour en vérifier la
pertinence. Le travail entrepris n’avait pas pour objet de normaliser
l’activité, mais seulement de la photographier. Son application à
d’autres juridictions, notamment celles du même groupe que Créteil,
doit leur permettre de se comparer et de s’interroger sur les
éventuelles discordances constatées. Le diagnostic deviendra alors un
réel instrument de pilotage qui permettra une attribution des moyens
selon des choix raisonnés.
2- L’analyse statistique de l’activité juridictionnelle est
actuellement fondée sur un poids moyen des procédures. Or certaines
d’entre elles sont très différentes de la norme retenue. Il est donc
nécessaire de se doter aussi d’un outil d’évaluation permettant de
mesurer ces procédures qui nécessiteront un temps d’audience ou un
travail de rédaction exceptionnel. Pour être pertinent et opérationnel,
cet outil doit être intégré dans les logiciels de traitement des
procédures.
3- Le diagnostic réalisé à Créteil a permis de mesurer la qualité de
la procédure au regard notamment des délais de traitement mis en œuvre.
Cette analyse n’a pas pris en compte la qualité organisationnelle de la
juridiction, les conditions d’accueil et d’écoute réservées aux
justiciables, ni la qualité des décisions rendues. L’appréciation de la
qualité a été faite en interne alors qu’il conviendrait qu’elle résulte
du regard porté par l’usager du service public de la justice.
Il convient donc de prolonger les travaux entrepris dans ces trois domaines.
Le cadre de la juridiction n’est sans doute pas le plus adapté pour
cela. Il nécessite en effet une disponibilité et une diversité des
expériences qui risquent de faire défaut.
C’est la raison pour laquelle l’Ecole nationale de la magistrature,
en collaboration avec l’Ecole nationale des greffes, a accepté de
mettre en place en 2007 un atelier dont l’objectif sera d’une part
d’expérimenter dans d’autres juridictions les outils élaborés à Créteil
pour en vérifier la pertinence, et d’autre part d’élaborer un outil
permettant de mesurer le poids des procédures. Ce travail se fera sous
le regard de la Direction des services judiciaires et de l’Inspection
générale des services judiciaires. Il prendra aussi en considération
les travaux menés dans ces domaines par d’autres Etats européens.
Enfin le travail mené à Créteil a fait l’objet d’une distinction par
le Conseil de l’Europe. A l’occasion de la remise du prix de la Balance
de Cristal, qui distingue chaque année les initiatives destinées à
améliorer le fonctionnement de la justice civile, le diagnostic
cristolien a reçu, pour l’année 2006, une mention spéciale.
Didier Marshall, Président du Tribunal de Créteil.
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