
Lolita est assurément l’un des romans les plus marquants du Xxe siècle.
Dérangeant mais brillant, scandaleux tout autant que sulfureux, le chef-d’œuvre
mythique de Nabokov n’en finit pas d’étonner. Et la belle, très belle
traduction que nous en a livré tout récemment Maurice Couturier se fait fort de
nous rappeler le génie immense de l’écrivain russe. Excellente raison donc de
revenir à ce géant de la littérature mondiale. Rien de moins.
Dans l’introduction à cette nouvelle
édition, l’heureux traducteur affirme, à propos de Vladimir Nabokov que « l’excellence esthétique de ses œuvres
se trouve intimement liée à la transgression éthique qui s’y affiche ».
D’excellence esthétique, l’on ne peut naturellement en douter, tant Nabokov en
général, et Lolita en particulier,
sont la quintessence même de ce que l’écriture peut se révéler un travail de
joaillerie. De transgression éthique, ici encore, Lolita en est naturellement le terrible reflet. La passion
d’Humbert, ce sinistre personnage au cynisme absolu, pour Lolita, qui n’était
encore qu’une enfant, est pédophile et criminelle.
Mais la chronique de ces deux
folles années que passeront ensemble les deux personnages principaux est d’une
finesse littéraire rarement égalée. C’est sans doute la prouesse de Nabokov.
Sans bien sûr vouloir se livrer à une analyse dont seuls d’éminents
littérateurs à l’instar de Maurice Couturier seraient susceptibles d’y
satisfaire, l’intelligence de l’œuvre tient, pour l’essentiel, à cette tension
constante entre une qualité exceptionnelle du texte et la monstruosité des
propos d’Humbert. Et la traduction est sans conteste à la hauteur du texte.
L’anglais en était la langue originale, Lolita
ayant été rédigée alors même que Nabokov était professeur à Cornell University
et qu’il décidait de publier, avec brio, dans la langue de Shakespeare.
Excellence esthétique, mais aussi
bien sûr transgression éthique. Et, naturellement, si transgression éthique il
y a, le droit s’en préoccupe. La sortie de Lolita,
en 1955, ne fut pas, d’un point de vue juridique, sans heurts. Et il revient
sans nul doute à Maurice Couturier de s’en être fait l’habile conteur à travers
diverses publications (M. Couturier, Roman
et censure ou la mauvaise foi d’Eros, éd. Champ Vallon, coll.
« Essai », 1996 ; Lolita
censuré, in Censure, autocensure et
art d’écrire, ss la dir. de J. Domenech, éd. Complexes, 2005).
Ce qui frappe immédiatement,
c’est que ce fut avec le droit français
que Nabokov eut maille à partir. Et non, ainsi que l’on aurait pu s’y attendre,
le droit américain ou encore le droit anglais. La raison en est toute simple :
la publication de Lolita eut lieu à Paris, à la suite des refus essuyés par le
maître russe sur le continent américain. La capitale française semblait à
l’époque le refuge des textes quelque peu licencieux. L’agent de Nabokov
choisit ainsi une petite maison d’édition spécialisée dans la publication de ce
genre d’ouvrage, Olympia Press, dirigée par Maurice Girodias. La ligne
éditoriale de la maison n’était toutefois pas réduite à cela. Bien au
contraire, Cocteau, Beckett ou encore Genet comptèrent parmi ses auteurs.
Lolita sortit donc en 1955, en anglais. Graham Greene en fit une
critique élogieuse, à laquelle répondit vertement John Gordon. La controverse
attira l’œil des autorités anglaises qui s’empressèrent alors de solliciter le
ministre français de l’intérieur afin de savoir s’il pouvait censurer le texte.
La France s’exécuta par un arrêté ministériel pris le 20 décembre 1956, sur le
fondement de la loi sur la liberté de la
presse du 29 juillet 1881 et du décret du 6 mai 1939 relatif au contrôle de la presse étrangère (JO, 7 mai 1939, p. 5774).
Le contexte était propice ; la récente publication par l’éditeur Pauvert
des œuvres de Sade avait fait du
remous. Mais quant au bien-fondé juridique l’arrêté, il était pour le moins
ténu (sur ce point, V. M. Couturier,
Roman et censure, préc. p. 212).
Girodias, sans doute enhardi par
la presse qui prit fait et cause pour Lolita,
décida d’attaquer la décision du ministère, devant les tribunaux. Vingt-quatre
titres publiés par Girodias avaient été censurés par l’arrêté. Mais parmi
ceux-ci, Lolita était sans doute celui où précisément, l’excellence esthétique
était la plus nette. Il publia à cet effet un opuscule où il tentait de faire
le point sur l’illégalité de l’arrêté, L’affaire
Lolita, défense de l’écrivain. Et bien que Nabokov ne fut d’aucune aide dans
cette affaire, alors même pourtant qu’il s’agissait de son œuvre, Olympia Press
eut gain de cause. Dans sa décision rendue le 14 janvier 1958, le Tribunal
administratif de Paris annula l’arrêté ministériel et l’interdiction à
l’endroit de Lolita fut levée.
L’heureuse fortune qu’allait
connaître l’ouvrage put ainsi librement se mettre en place. Succès d’édition
aux USA, l’adaptation cinématographique grandiose de Kubrick, et à laquelle
participa Nabokov, y contribua pour une grande part. Il fut traduit quelque
temps plus tard en France par Eric Kahane. Et Lolita, à la suite de Madame Bovary et des Fleurs du Mal devint donc
l’une de ces pages de l’histoire de la censure littéraire, encore l’un de ces
chapitres heureusement et finalement clos en faveur de l’auteur. Comme quoi,
malgré tout, l’excellence esthétique, si bien restituée par cette nouvelle
traduction, reste l’un des piliers fondamentaux des lettres.
Thibault de Ravel d’Esclapon
Vladimir Nabokov, Lolita, nouvelle traduction de M.
Couturier, Gallimard, coll. Folio, rééd. 2006.

Merci pour ces précisions historiques concernant le contexte de la publication de Lolita.
Que l’on se pose la question de la “moralité” du livre au regard de l’inceste et la pédophilie est tout à fait normal. Cependant, je n’ai pas le souvenir que Nabokov présente ces pratiques sous un jour favorable ou qu’il encourage quiconque à les mettre en oeuvre.
Que penser de tout ces téléfilms sur france 2 ou france 3 (ou ailleurs) qui mettent en scène des viols, des incestes, de la pédophilie avec des descriptions relativement précises et dérangeantes, ?