Mais l’ensemble mis en place par l’ex-président du Nasdaq s’est nécessairement gâté avec la survenance du pic de la crise, à l’automne 2008. Le gestionnaire de fonds, afin de pouvoir servir les intérêts des performances affichées par le biais de « hedge funds » et rembourser les premiers entrants, utilisait de l’argent des nouveaux investisseurs. Système pyramidal bien connu qui n’a pu passer la crise récente. Aujourd’hui l’ancien financier de Wall street, qui plaide coupable, se retrouve sous les barreaux et les fonds qui lui sont liés sont progressivement liquidés (V. le jugement d’ouverture du fonds luxembourgeois Luxalpha), Risquant jusqu’à 150 années de prison, il est sous le coup de près de onze chefs d’accusation.
L’imposante littérature qu’a générée l’affaire Madoff fait souvent état de ce qu’il n’est pas le premier. Au contraire, une expression semble être passé dans le langage courant : « Ponzi’s scheme » ou le schéma de Ponzi, encore appelée « chaîne de Ponzi ». Voilà ce qu’aurait établi le gestionnaire déchu. À près d’un siècle de distance, un retour en arrière s’impose. Si l’histoire est assez connue aux USA (V. l’excellent livre de M. Zuckoff, Ponzi’s scheme : the true story of a financial legend », Random House, 2005), elle ne l’est sans doute encore pas suffisamment en France (V. toutefois, J. Marseille, De Ponzi à Madoff, la sage des escrocs, Enjeux Les Echos, n° 255, Mars 2009, p. 86).
Charles Ponzi était un immigré italien du début du siècle dernier. Né en 1882 dans le nord de l’Italie, il débarqua sur le continent américain en 1903 avant de prendre la route du Canada. À Montréal, après des débuts dans la banque, il est emprisonné pour contrefaçon de chèques. Il gagne ensuite les Etats-Unis. L’expérience de la prison l’a visiblement séduit, il y retourne, cette fois-ci pour une activité de passeur de clandestins.
À sa libération, il s'installe à Boston. Il s’y marie, devient employé de bureau et y imagine une fraude d’une ampleur conséquente ayant pour victimes premières la bonne société de la ville, mais également de nombreux compatriotes. En vérité, près de 30 000 personnes. L’instrument de son crime ? Des coupons-réponses internationaux. Il s’agissait d’ « un document assez nouveau à l’époque qui permettait à l’expéditeur du courrier de payer d’avance la taxe postale du correspondant dont il attendait le retour. Le destinataire n’avait alors qu’à échanger ce coupon en timbres-postes locaux pour affranchir sa réponse » (J. Marseille, préc.). L’idée de Ponzi est simple. Profitant de la fluctuation importante des changes due à la première guerre mondiale, il achetait de ces coupons en Europe pour les revendre à des taux bien plus élevés. Et dès lors, il se mit à promettre un rendement faramineux : 50% en 45 jours. Aussi, très rapidement, la foule des investisseurs se pressa aux portes du Niles Building. Quotidiennement, des centaines de personnes attendaient devant le bureau de Ponzi, la Securities and Exchange Company (D. Margolick, His last name is scheme, New York Times, 10 avr. 2005), pour lui apporter des liquidités à placer. L’italien devint riche, très riche. Installé dans une luxueuse demeure de Lexington, il roule en « locomobile », l’une des voitures les plus chères du moment.
Sauf que des coupons-réponses internationaux, il n’y en eut pas beaucoup. Avec l’argent des nouveaux investisseurs – ils étaient légions – il pouvait rembourser les premiers et concrétiser ses promesses exceptionnelles. Nul besoin donc de se lancer dans un vaste programme d’achat/revente. Et d’ailleurs, le stock disponible dans le monde de ces documents ne suffisait pas pour permettre à Ponzi de payer ses clients. Ce que ne manqua pas de remarquer la presse et particulièrement le Boston Post, qui révéla l’escroquerie. Un de ses anciens publicitaires, MacMasters, participa à cette découverte. On vient d’ailleurs de redécouvrir un des mémoires qu’il rédigea à cet effet (R. Blumenthal, Lost manuscript unmasks details of original Ponzi, New York Times, 4 mai 2009). Ainsi, l’entreprise dura peu : de décembre 1919 à août 1920. Il est déclaré insolvable le 15 octobre 1920. Sa maison et sa voiture sont saisies. Condamné pour fraude postale, jeté en prison, il fut extradé vers l’Italie en 1934. Et celui qui avait jonglé avec des sommes colossales mourut à Rio en 1949, sans un sou.
Les similitudes avec Madoff sont évidentes. La mécanique est la même, du moins celle consistant à se servir de l’apport de capitaux frais pour payer les sortants. Madoff l’a reconnu, c’est une chaîne de Ponzi qu’il a mise en place. Après tout, les vieilles techniques ont fait leurs preuves. De plus, Madoff et Ponzi sont tous deux devenus immensément riches, avec sans doute une propension à l’ostentation plus marquée chez le second. Mais, ce qui les différencie indéniablement c’est la longévité exceptionnelle du schéma Madoff (A. Weitman, préc.). Les quelques mois de l’italien tranchent singulièrement avec les décennies de l’américain. Les « Ponzi’s scheme » ne sont en général pas si longs. Sans doute est-ce dû aux promesses de Madoff qui restaient raisonnables. C’est encore là une des différences avec Ponzi. Comme quoi, avec le temps, la technique s’est sophistiquée.
Thibault de Ravel d’Esclapon
Allocataire-Moniteur à l’Université de Strasbourg
Centre du droit de l’entreprise

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