Lectures d’été : variations autour du thème de l’erreur judiciaire

On a toujours l’espoir quand paraît un Grisham aux abords de l’été, que ce nouvel opus puisse enfin renouer avec la veine des débuts de cet auteur prolifique, celle de L’Affaire Pélican, de La Firme ou encore du Droit de tuer, qui sont, quoi qu’on en dise, de très bons ouvrages de fiction. On a l’envie de retrouver le climat moite et la torpeur de ces petites salles non climatisées de petits tribunaux d’obscurs comtés du Mississipi. Une atmosphère que restituera sans doute, avec plus ou moins de brio, une future adaptation au cinéma (Sur les adaptations des romans de Grisham, V. l’intéressant article de P. Robson, Adapting the modern law novel : filming John Grisham, Journal of Law and Society, vol. 28, mars 2001, p. 147).

Un style simple, une intrigue très bien ficelée et des personnages plutôt crédibles évoluant dans ce cadre si singulier qu’est le sud des États-Unis : voilà ce qui a fait le succès de cet avocat originaire de l’Arkansas et qui abandonna bien vite la profession pour embrasser celle d’écrivain, en dépit d’un rapide come-back en 1996. Et puis, il y eut La Dernière Récolte, un retour aux racines à la manière, bien mal reproduite, de John Steinbeck (encore que la critique fût très partagée) et les autres de ces dernières années, dont la qualité s’est progressivement et sérieusement altérée. Il n’en demeure pas moins que John Grisham est un fin connaisseur du système judiciaire américain, de ses avantages comme de ses dérives, et qu’à ce titre, mais également en raison de ses premiers succès, il mérite d’être lu.

Que dire de son dernier roman, La Confession ? C’est un sentiment mitigé qui ressort de sa lecture, car l’histoire est intéressante mais l’intrigue ne prend pas. Le livre a pour cadre une petite ville du Texas, Slone, qui attend l’exécution de Donté Drumm. Condamné alors qu’il n’aurait jamais dû l’être, il y a près de dix ans, au terme d’une enquête et d’un procès rocambolesques, il n’a cessé de clamer son innocence. Le corps de la victime, une camarade de classe du jeune Donté, n’est jamais retrouvé. Les bourdes se sont accumulées et, malgré la pugnacité de son avocat, les voies de recours s’épuisent. Le jour de l’exécution approche. En même temps, à Topeka, un délinquant sexuel récidiviste, Travis Boyette, s’accuse, dès les premières pages, du meurtre de la jeune fille auprès d’un pasteur, Keith Schroeder. Se pose alors au révérend un cas de conscience qu’il règle en acceptant d’accompagner le criminel jusqu’à Slone afin de tenter de stopper l’irréparable : que Donté Drumm soit exécuté alors qu’il est innocent. La difficulté, c’est que l’on est bien contraint de constater que l’alchimie n’opère pas. Le rythme est loin d’être haletant, la charge en rebondissements s’est fortement émoussée. Décidément, la recette des débuts ne prend plus.

La Confession n’est néanmoins pas sans intérêt. D’un point de vue politique, tout d’abord, parce qu’elle peut se lire comme une charge implacable, toujours bienvenue, contre la peine de mort. D’un point de vue technique ensuite, parce que John Grisham s’emploie à décrire, du côté juridique, cette période précédant de peu l’exécution et où la notion de temps revêt tout son sens. Les différentes procédures et requêtes de dernières minutes sont disséquées, tout comme ces rouages de la peine capitale qui tentent d’aseptiser ce qui ne peut l’être.

Tout comme le dernier Levison (V. sur ce blog, T. de Ravel d’Escaplon, Iain Levison, Arrêtez-moi là, mai 2011), La Confession de Grisham est le roman d’une erreur judiciaire dans l’ombre, ici très proche, de la peine capitale. Il est alors une bonne introduction à une autre lecture, plus sérieuse, de l’excellent ouvrage de Dominique Inchauspé, L’Erreur judiciaire. L’auteur est avocat, spécialiste de droit pénal et ancien secrétaire de la Conférence. Sur cette question, son ouvrage est atypique. Il se veut en effet une comparaison entre les systèmes français et anglo-saxon de cette « tragédie épouvantable » qu’est l’erreur judiciaire (p. 3). En bon juriste, il commence par une rapide présentation de la procédure, permettant ainsi de mieux saisir les différentes affaires envisagées par la suite. Car c’est là l’un des intérêts majeurs du livre de Dominique Inchauspé. Il ne se cantonne pas à une simple relation des principales erreurs judiciaires américaines. Il s’intéresse également à celles survenues au Royaume-Uni, dans la foulée des troubles irlandais, ou encore, et c’est plus inhabituel, au Canada. Du côté français, l’auteur distingue les vraies erreurs judiciaires de celles qu’il considère comme fausses. Ainsi en est-il, par exemple, de l’affaire Seznec ou Omar Raddad. Ses conclusions lui appartiennent, mais gageons que de tels développements, très intéressants, susciteront la discussion. Et voilà tout le second intérêt de cet ouvrage. L’auteur expose des convictions engagées. De son étude, Dominique Inchauspé tire des enseignements. Il distingue (p. 458) : l’erreur judiciaire à la française (« l’abus de détention provisoire ») de l’erreur judiciaire à l’anglo-saxonne (« condamnation d’innocents par une décision devenue définitive »), dont la trame du dernier Grisham est l’exemple type. Il compare la procédure accusatoire et la procédure inquisitoire, constatant que le système français connaît moins d’innocents condamnés à tort, expliquant ceci, au moins théoriquement, par « l’existence d’une instruction approfondie avant l’audience » (p. 170). Ce n’est toutefois pas pour verser dans l’autosatisfaction nationale, car « n’en déplaise à l’inconscient collectif national des français, leur justice pénale ne parvient pas toujours à la vérité des faits. Cette justice connaît des erreurs judiciaires à l’anglo-saxonne » (p. 492). Aussi Dominique Inchauspé propose-t-il quelques pistes de réflexions en vue d’une prochaine réforme destinée à « parfaire la procédure inquisitoire ». Ses propositions sont d’actualité. Sans bien sûr les dévoiler, on pourra noter que l’auteur se prononce contre l’idée d’un « procureur enquêteur », démontrant ce qu’il y aurait de dangereux face à ce procureur nouveau qui ne serait autre que « Torquemada et saint Louis sous le même chêne » (p. 496).

L’erreur judiciaire n’en finit pas d’être un thème littéraire : ici, une analyse solide et bien documentée – D. Inchauspé – illustrée par une fiction – J. Grisham –. Mais cette répétition est heureuse tant ce dysfonctionnement de la justice touche à son essence même : la confiance des justiciables.

Thibault de Ravel d’Esclapon
ATER à l’Université de Strasbourg – Faculté de Droit
Centre du droit de l’entreprise.

J. Grisham, La Confession, Robert Laffont, 2011.

D. Inchauspé, L’Erreur judiciaire, coll. « Questions judiciaires », PUF, 2010.

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