Si vous ne parlez pas le créole, comprenez que le vin désamb, comme tous les 20 décembre, la Réunion va célébrer la fête des Cafres qui commémore un heureux anniversaire : l'abolition, en 1848, de l'esclavage sur l'île.
L'abolition, qu'elle soit métropolitaine (27 avril 1848), martiniquaise (23 mai 1848), guadeloupéenne (27 mai 1848), guyanaise (10 août 1848) ou, donc, réunionnaise, est l'une des avancées juridiques majeures de l'éphémère Deuxième République. L'esclavage et le code noir avaient bien, pourtant, déjà été abolis en France le 16 pluviôse an II (4 février 1794), mais ils ont été ensuite rétablis sous Bonaparte par la loi du 27 floréal an X (17 mai 1802).
La deuxième abolition est l'oeuvre, principalement, de Victor Schoelcher, sous-secrétaire d'État à la Marine et aux colonies du Gouvernement provisoire de 1848, et président de la commission d'abolition de l'esclavage. Schoelcher est ainsi à l'origine du décret d'abolition du 27 avril 1848.
Afin de mettre en application ce décret sur l'île de la Réunion, Victor Schoelcher nomme un certain Joseph Napoléon Sébastien Sarda, dit Sarda-Garriga, filleul de Joseph Bonaparte (le frère de l'Empereur) Commissaire général de la République, et le missionne pour ce délicat office.
L'envoyé débarque sur l'île de l'Océan Indien le 13 octobre 1848.
Très éloignée de la Métropole, La Réunion ne prend connaissance, de manière générale, que tardivement des informations en provenance de Paris. S'agissant du décret du 27 avril, la nouvelle ne parvient que le 16 juillet à Saint-Denis. Et l'on ignore tout de ses modalités et conditions d'application.
Cette relative ignorance inquiète au premier chef les grands propriétaires de plantations. Et si ceux-ci se prononcent en faveur de l'émancipation - l'abolition dans la plupart des pays d'Amérique Latine et dans les colonies anglaises est déjà effective et la rend inéluctable en ce qui concerne la France -, ils réclament cependant des moyens destinés à maintenir l'ordre et le travail. Des moyens certes. Mais également du temps. Parmi les revendications figure donc un ajournement de l'application du décret, au moins jusqu'à l'achèvement de la récolte sucrière.
La principale mission du Commissaire de la République est une véritable gageure : il doit préserver les intérêts économiques de l'île (entendre des planteurs) tout en évitant que les futurs ex-maîtres ne soient molestés ou pillés par leurs anciens esclaves.
Pour ce faire, Sarda-Garriga entreprend de vastes consultations et reçoit les représentants délégués par les planteurs. Il ne leur concède cependant aucun compromis quant à un éventuel ajournement de l'entrée en vigueur du décret : celui-ci est promulgué le 19 octobre, l'émancipation proprement dite étant elle prévue pour le 20 décembre.
Le 24 octobre sont, à leur tour, reçus les représentants des esclaves. A ceux-ci est annoncée une nouvelle mesure : il sera obligatoire, pour tout affranchi, de conclure un engagement avec un patron et de prendre un livret. Pour les esclaves ces livrets ne seraient que l'expression d'un travail forcé (Source : Yves Pérotin, Chroniques de Bourbon, 1957). Dans les trois semaines qui suivirent, le Commissaire général de la République parcourut l'île afin de s'entretenir avec les populations quant à la nécessité de ces engagements et à la poursuite du travail. Menant une véritable campagne politique de sensibilisation, il convainc les uns, rassure les autres, promet des compensations (pour les propriétaires) et, comme un leitmotiv, appelle au calme.
Le 20 décembre 1848, l'abolition est proclamée : "Tous égaux devant la loi, vous n'avez autour de vous que des frères" (Proclamation de Sarda Garriga aux travailleurs, le 20 décembre 1848). Voire. Les "nouveaux affranchis", devenus de fait citoyens, étaient dans l'obligation, on l'a vu, de signer un contrat de travail chez leur "frère", plus prosaïquement leur ancien maître. Seule alternative au refus : être considéré comme vagabond et donc mis en prison. Le maître devient patron et l'esclave employé, tout est donc question de lexicologie... Dans les faits les anciens esclaves (62 000 personnes) ont pourtant quitté en masse leurs anciens maîtres.
La journée du 20 décembre 1848 fut un succès éclatant s'agissant de la mission confiée à Sarda-Garriga : on ne déplora aucune violence. Au contraire, Candide Azéma (nommé maire de Saint-Denis le 16 octobre 1849) notait la "joie décente des uns" et la "noble tristesse des autres". Finalement, Casse pas la tête : la plie y farine, soleil va revenir (Proverbe réunionnais : "après la pluie vient le beau temps").
Anthony Astaix
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