La période médiévale, parfois perçue comme âge de tous les obscurantismes, n'en finit pas de nous livrer nombre de singularités qui heurtent la sensibilité de l'homme du XXIe siècle. L'on se demande alors, mi-inquiet, mi-moqueur, comment nos prédécesseurs ont bien pu adopter tel raisonnement ou telle attitude devant une situation donnée. Il en va ainsi des procès faits… aux animaux.
Foin de savantes interrogations sur la capacité de discernement, nulles vaines considérations quant à la nature de l'animal : tous les comportements répréhensibles se devaient d'être punis et leurs auteurs confrontés au juge, et peu importait la qualité du criminel. Tout au plus l'on devait distinguer selon que le brigand bestial pouvait être appréhendé au corps ou non : dans le premier cas (porc, truie, chien, bœuf, etc.), la bête était traduite devant le tribunal criminel ordinaire, par une assignation personnelle (sic).Si, à l'inverse, il ne pouvait être mis la main sur l'animal (insectes, nuisibles…), l'insaisissable était traduit devant l'officialité (le tribunal ecclésiastique). Dame ! Alors que la justice ordinaire avouait son incapacité face à une invasion d'insectes, la justice de Dieu, savait bien, Elle, prendre la seule sanction destinée à se prémunir contre le fléau : la bulle d'excommunication.
Si le procès animalier reste une étrangeté dans les annales judiciaires, on en recense tout de même quelques cas. Le plus connu, se déroula à Falaise, en Normandie, au XIVe siècle. Les faits nous sont relatés par Frédéric Galeron dans son Histoire de la Ville de Falaise, lui-même cité par Léon Braquehais (Curieuses exécutions en Normandie au Moyen-âge.- Rouen : Imprimerie E. Marguery et Cie, 1892) :
« En 1386, une truie dévora le fils d'un manœuvre de la ville, nommé Janet. Cet accident parvint à la connaissance du juge, qui condamna l'animal à subir publiquement la peine du talion. L'enfant avait eu le visage et un bras déchirés ; la truie fut mutilée de la même manière, et ensuite pendue par la main du bourreau. L'exécution se fit sur la place publique, en présence de tout le peuple ; le vicomte-juge y présidait à cheval, un plumet sur son chapeau et le poing sur le côté. Pour comble d'horreur, le père de la victime fut tenu d'assister à cette exécution ; on voulait le punir, dit l'historien de ce fait, pour n'avoir pas surveillé son enfant. Quand l'animal fut amené sur le lieu du supplice, il avait des vêtements d'homme, une veste, des hauts-de-chausse et des gants. On lui avait appliqué sur la tête un masque représentant une figure humaine ».
Ainsi que le relevait Emile Agnel dans son ouvrage « Curiosités judiciaires et historiques du Moyen Age, procès contre les animaux » (Paris J.B. Dumoulin, 1858) les porcs et les truies, au Moyen-Age, couraient en liberté dans les rues des villages, et il arrivait souvent qu'ils dévoraient des enfants, ce qui explique que la justice ordinaire se soit penchée du treizième au seizième siècle, sur l'usage de cette procédure.
Barnabé Warée recense les cas suivants (« Curiosités judiciaires, historiques, anecdotiques, recueillies et mises en ordre par B. Warée », Paris, A. Delahays, 1859) :
- 1120 - Mulots et chenilles excommuniés par l'Évêque de Laon.
- 1314 - Les juges du comté de Valois firent le procès à un taureau qui avait tué un homme à coups de cornes, et le condamnèrent, sur la déposition des témoins, à être pendu ; la sentence fut confirmée par arrêt du Parlement le 7 février 1314.
- 1394 - Porc pendu pour avoir meurtri et tué un enfant, en la province de Roumaigne, vicomté de Mortain.
- 1451 - Sangsues excommuniées par l'Évêque de Lausanne, parce qu'elles détruisaient les poissons
- 1474 - Coq condamné à être brûlé, par sentence d'un magistrat de Bâle, pour avoir pondu un œuf.
- 1488 - Becmares (charançons) : les grands vicaires d'Autun mandent aux curés des paroisses environnantes de leur enjoindre, pendant les offices et processions, de cesser leurs ravages et de les excommunier.
- 1497 - Truie condamnée à être assommée pour avoir mangé le menton d'un enfant du village de Charonne. La sentence ordonna en outre que les chairs seraient coupées et jetées aux chiens, et que le propriétaire et sa femme feraient un pèlerinage à Notre-Dame de Pontoise le jour de la Pentecôte.
- 1499 - Taureau condamné à la potence par jugement du bailliage de Beauprès (Beauvais) pour avoir, en fureur, occis un jeune homme.
- 1500 - Sentence de l'official contre les charançons et les sauterelles qui désolaient le territoire de Millieze.
- 1585 - Le grand vicaire de Valence fait citer les chenilles devant lui, leur donne un procureur pour les défendre, et finalement les condamne à quitter le diocèse.
La jurisprudence adoptait donc l'usage d'infliger aux animaux des peines proportionnées aux délits dont ils étaient convaincus. On pensait en effet que « le supplice du gibet appliqué à une bête coupable d'un meurtre imprimait toujours l'horreur du crime, et que le propriétaire de l'animal, ainsi condamné était suffisamment puni par la perte même qu'il faisait de cet animal » (E. Agnel).
Il faudra attendre la seconde moitié du seizième siècle pour voir cesser ces condamnations capitales prononcées pour meurtre d'un homme ou d'un enfant et pour voir adopter le principe de la condamnation du propriétaire de l'animal à une amende ou des dommages-intérêts. Le nuisible était quant à lui assommé. Cochon qui s'en dédit.
Anthony Astaix
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