Il y a cinquante ans, Constantin Brancusi disparaissait. Ainsi s'éteignait donc en 1957 ce célèbre sculpteur originaire des Carpathes, le père de ces si fines séries que sont " Mademoiselle Pogany " ou encore la " Muse endormie ". C'est assurément là une occasion de revenir sur la carrière du célèbre artiste roumain, l'un des premiers à s'adonner à cet abstractionnisme alors si décrié. Sans doute est-ce à ce titre qu'on a pu le considérer comme " l'inventeur de la sculpture moderne " (M. TABART, éd. Gallimard, 2005). Et le moins que l'on puisse constater, c'est que son œuvre, empreinte d'une telle délicatesse, ne laisse pas indifférent. A tel point d'ailleurs, qu'elle fut confrontée, dans des circonstances bien particulières, au regard critique de la justice américaine.
L'administration des douanes du Port de New York en fut l'instigatrice. A l'occasion d'une exposition consacrée à Brancusi que la Galerie Brummer se proposait d'organiser, avec l'aide de Duchamp, l'une de ses œuvres, " l'oiseau dans l'espace ", fut taxée à l'importation, aux taux de 40%. L'argumentation des douaniers qui sous-tendait l'imposition était simple. Le Tariff Act, de 1922, en son article 1704, n'exonérait de droits de douane que les seules œuvres d'art. L'inspecteur des douanes n'entendait certainement pas considérer le travail de Brancusi auquel il était confronté comme tel et se fit fort de l'imposer en tant que simple objet manufacturé en bronze, conformément à l'article 399 de la même législation.
Le véritable propriétaire de l'œuvre, Edward Steichen, célèbre photographe, dont d'ailleurs l'un des argentiques vient d'être récemment cédé aux enchères pour la somme de 180.000,00 $, ne désarma pas pour autant. La fondatrice du Withney Museum of Arts s'occupa du financement et un recours fut introduit. C'est dans ces conditions que l'affaire fut portée devant la Cour des Douanes des Etats-Unis, et qu'ainsi s'ouvrit ce procès si singulier, dont l'objet était simple. Reconnaître à cette sculpture le statut d'œuvre d'art assurait son entrée sur le territoire américain exonérée de tout droit de douane.
Article 1704 contre article 399, oeuvre d'art contre objet manufacturé, imposition contre admission en franchise, c'est, au-delà de l'enjeu purement fiscal du débat, tout le procès de l'art moderne qui s'est déroulé devant les juges new-yorkais. C'est en réalité, la question de la conception que se faisait l'opinion publique, en dehors d'un cercle d'esthètes avant-gardistes, de cette nouvelle forme d'expression artistique dont Brancusi fut assurément l'un des premiers représentants. Certes, le débat n'était pas neuf. Toutefois, son " passage à l'étape juridique produit une spectaculaire condensation des stratégies argumentaires utilisées à l'époque par les contempteurs et les défenseurs de l'art moderne " (N. HEINLICH, " C'est une oiseau ", Brancusi vs Etats-Unis, ou quand la loi définit l'art, Droits et Sociétés, 1996, n° 34, p. 649). En cela, la judiciarisation de la controverse, bien que ce ne fût pas la première fois que les tribunaux américains se virent confrontés à la définition d'une œuvre d'art, apporte un relief nouveau.
Les plaignants ont fait fort. Pas moins de cinq témoins sont venus assurer à la Cour que la sculpture déférée devant eux était bien d'une œuvre d'art. D'Edward Steichen, au rédacteur en chef de la revue Vanity Fair, Franck Crowninshield, en passant par William H. Fox, le directeur du Brooklyn Museum of Arts, et Jacob Epstein, lui-même sculpteur, tous sont convenus de l'exceptionnelle qualité du travail de Brancusi, et n'ont pas manqué d'attester du réel statut de sculpteur professionnel de ce dernier.
Quant à la défense, les arguments restaient bien pauvres. Absence de ressemblance avec la réalité, manque de qualification des témoins, voire même de Brancusi, ces assertions, parmi d'autres, n'ont pas fait long feu sous la sévère critique des avocats de l'artiste. Et les témoins cités, deux sculpteurs certes fiers de ces certitudes que l'académisme leur conférait mais pourtant aujourd'hui oubliés, ont surtout fait ressortir la nécessaire subjectivité que l'appréciation de l'art impliquait.
Le Juge Waite, fort averti, ne s'y est d'ailleurs pas trompé. Cette sagacité distillée tout au long des débats, on la retrouve bien naturellement à la lecture de son jugement, rendu en faveur de Brancusi, le 26 novembre 1928. A n'en pas douter, la décision est éclairée, prenant en compte le développement de cette " école d'art dite moderne ". D'ailleurs, le tribunal n'est pas insensible à l'aspect esthétique de l'objet qui lui était soumis, le considérant comme " beau et de lignes symétriques ".
Ainsi, s'est clos cet épisode judiciaire. Au-delà de son enjeu concret somme toute minime mais également de son enjeu théorique, en revanche plus substantiel, ce " brouhaha " ainsi qu'aimait à le qualifier Brancusi, a eu au moins le mérite de propulser sérieusement la carrière du sculpteur roumain. A dire vrai, à l'heure de ce cinquantenaire, l'on ne peut que s'en féliciter.
Thibault de Ravel d'Esclapon
M. ROWEL (Trad. J. de PASS), Brancusi contre Etats-Unis, un process historique, 1928, éd. Adam BIRO, 1995 (rééd. 2003)
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