Réponse élémentaire mon cher Watson : la prise de la Bastille ! Et pourtant... Tout comme il est erroné de penser que cette exclamation a été prononcée par Sherlock Holmes (si le célèbre détective s’exclame parfois « élémentaire ! », et use, de temps à autre, du « mon cher Watson » pour qualifier son ami, Arthur Conan Doyle n’a cependant jamais associé ces mots), l’assertion est tout aussi inexacte : la fête nationale, fixée depuis 1880 au 14 juillet, commémore, il est vrai, un 14 juillet mais non celui de la prise de la Bastille en 1789, mais bien le suivant, le 14 juillet 1790, date de la tenue de la fête des fédérations.
Replaçons-nous dans le contexte historique : la prise de la Bastille, le 14 juillet 1789, fut le premier rendez-vous de la Révolution, le symbole du passage entre l’Ancien régime et la Révolution française. À compter de cette date meurtrière se développent dans les provinces françaises des fédérations de gardes nationaux. Il s’agit de milices de citoyens, formées sur le modèle de la garde nationale de Paris commandée par La Fayette, destinées à pallier l’inertie – et pour cause – du pouvoir central. Ces milices locales sont bientôt réunies, sur proposition, d’ailleurs, de La Fayette, sous l’égide d’une grande fédération nationale comptant en ses rangs des représentants régionaux.
Dans le même temps, la commune de Paris, qui souhaite commémorer tout à la fois le début de la révolution (la prise de la Bastille) et ce que l’on pense être son issue (la conciliation des trois états matérialisée par la déclaration des droits de l’homme adoptée le 26 août 1789) soumet à l’Assemblée constituante l’idée d’une grande fête populaire et civique qui réunirait ces fameuses fédérations locales. L’idée est retenue, adoptée, et les préparatifs sont lancés. Le lieu choisi est le Champ-de-Mars. Un cirque, de facture très classique, est aménagé afin d’accueillir 100 000 personnes. En son centre se dresse l'autel de la Patrie, qui recueillera les prestations de serment des citoyens fédérés, tandis qu’aux extrémités la tribune royale fait face à un arc de triomphe.
Le jour dit, le 14 juillet 1790 donc, 14 000 fédérés, groupés par départements, empruntent un itinéraire bien défini : depuis la Bastille, ils remontent les rues Saint-Antoine, Saint-Denis, Saint-Honoré, puis le Cours-la-Reine, pour finir par accéder, par un pont de bateaux, au Champ-de-Mars. La Fayette prête le serment de fidélité à la nation, à la loi et au roi au nom de toutes les Gardes nationales. Vient ensuite le tour des députés de l'Assemblée, puis des époux royaux jurant de « maintenir la Constitution décrétée par l'Assemblée nationale » (V. V. Dumas et O. Tosseri, Historia juill. 2009. pp. 6 et 95). Quatre jours de festivités, ponctuées par un bal organisé au milieu des ruines (sic) de la forteresse abattue un an plus tôt, un gigantesque banquet dans les jardins de la Muette ou encore un lancer d’aérostat, célèbrent ainsi l’unité retrouvée des français. Les terribles années meurtrières qui suivirent, puis le Consulat, et surtout l’Empire sonneront le glas de la commémoration de cette journée.
Ce n’est que sous la troisième République, décidément très active en matière symbolique (V. l’adoption de la Marseillaise comme hymne national en 1879), que le 14 juillet va prendre officiellement la forme de fête nationale. Sur proposition du député de la Seine, Benjamin Raspail, la chambre des députés retient, le 10 juin 1880, la date du 14 juillet comme fête nationale. Mais que commémore-t-on ? La prise de la Bastille (1789) ? La fête des fédérations (1790) ? Et, cette date du 14 juillet est-elle idoine ?
Selon les travaux de la commission du Sénat chargée d’examiner le texte transmis par les députés, deux autres dates, présentant « l’avantage de ne rappeler ni luttes intestines, ni sang versé » ont été envisagées : le 5 mai, anniversaire de l’ouverture des États généraux en 1789, et le 4 août, en référence à la fameuse nuit de 1789 lors de laquelle l'Assemblée constituante a mis fin au système féodal en abolissant les privilèges. La date du 14 juillet fut, in fine, retenue, et, plus précisément, la commémoration du 14 juillet 1790, pour les motifs énoncés par Henri Martin, le rapporteur du texte :
« à ceux de nos collègues que des souvenirs tragiques feraient hésiter, rappelons que le 14 juillet 1789, ce 14 juillet qui vit prendre la Bastille, fut suivi d’un autre 14 juillet, celui de 1790, qui consacra le premier par l’adhésion de la France entière, d’après l’initiative de Bordeaux et de la Bretagne. Cette seconde journée du 14 juillet, qui n’a coûté ni une goutte de sang ni une larme, cette journée de la Grande Fédération, nous espérons qu’aucun de vous ne refusera de se joindre à nous pour la renouveler et la perpétuer, comme le symbole de l’union fraternelle de toutes les parties de la France et de tous les citoyens français dans la liberté et l’égalité. Le 14 juillet 1790 est le plus beau jour de l’histoire de France, et peut-être de toute l’histoire. C’est en ce jour qu’a été enfin accomplie l’unité nationale, préparée par les efforts de tant de générations et de tant de grands hommes, auxquels la postérité garde un souvenir reconnaissant. Fédération, ce jour-là, a signifié unité volontaire ».
Et d’enfoncer le clou, lors des débats au Sénat :
« Mais n’oubliez pas que, derrière ce 14 juillet, où la victoire de l’ère nouvelle sur l’ancien régime fut achetée par une lutte armée, n’oubliez pas qu’après la journée du 14 juillet 1789 il y a eu la journée du 14 juillet 1790 […]. Cette journée-là, vous ne lui reprocherez pas d’avoir versé une goutte de sang, d’avoir jeté la division à un degré quelconque dans le pays, Elle a été la consécration de l’unité de la France. Oui, elle a consacré ce que l’ancienne royauté avait préparé ».
Exit donc le 14 juillet 1789, trop sanglant, et vive le 14 juillet 1790, festif et unitaire. Le Sénat adopte la loi du 6 juillet 1880 qui établit un jour de fête nationale annuelle.
Il est, par ailleurs, intéressant de relever une question parlementaire adressée au ministre de l’intérieur s’agissant des effets légaux de la fête du 14 juillet, question tendant à voir ajouter à la loi votée une disposition selon laquelle ce jour serait considéré comme férié. Aux termes de la réponse du ministre, M. Constans, publiée au Sirey de 1880, cette addition était absolument (M. de Marcère, auteur de la question, a du apprécier l’adverbe) inutile : « Toutes les fois qu’un jour est déclaré jour de fête par une loi, il est évident qu’il constitue une fête légale. Or, jour férié et jour de fête légale sont termes synonymes et […] expressions différentes pour désigner une seule et même chose. Il est donc superflu d’ajouter un texte quelconque ». La distinction n'est pourtant pas si saugrenue et, d'ailleurs, les rédacteurs de l’article L. 3133-1 du code du travail n’ont, manifestement, pas suivi le précieux conseil ministériel.
Si la fête nationale du 14 juillet, qui commémore, donc, l’unité du peuple français en 1790, est bien ancrée, désormais, dans notre République, le traditionnel décret de grâce présidentielle – grâce permise par l’article 17 de la constitution – qui lui était jusqu’à présent accolé, semble lui sur la sellette. A tel point d’ailleurs que depuis la réforme constitutionnelle de 2008, la grâce collective est désormais impossible…
Anthony Astaix
Rédaction Dalloz
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